Cette fois l’affaire met en cause les Ridenow.
Un de perdu, une de retrouvée…

8. LA QUÊTE D’UNE MÈRE

de Diana L. Paxson

 

 

– Caitrin – tu es là ? Tu as de la visite.

Caitrin sursauta, fixa stupidement la chouette qu’elle tenait dans ses mains, et la posa doucement sur le harnais de son sac, qu’elle avait rapporté dans sa chambre pour le réparer. Stelle la gronderait de se laisser aller ainsi à son chagrin.

– Caitrin ?

– Oui, je suis là.

Elle s’efforça de se ressaisir. Ses sœurs de la Maison de la Guilde s’inquiétaient déjà à son sujet – il ne fallait pas augmenter leurs craintes. Mais elle avait tant de mal à se concentrer depuis ce qui était arrivé à Donal…

Caitrin ferma les yeux, comme pour ne plus voir le dernier souvenir qu’elle conservait de lui, des larmes silencieuses coulant sur ses joues rebondies de bambin de quatre ans, tandis que se refermait entre eux la porte de la maison de son père. Mon bébé, je n’aurais jamais dû accepter de me séparer de toi ! pensa-t-elle.

– Eh bien, vas-tu descendre : C’est une dame, avec beaucoup de fourrure et d’agrafes de cuivre sur sa cape, dit la voix de Tani, tremblante d’admiration. Elle dit que tu la connais, mais elle n’a pas voulu dire son nom.

Caitrin sentit son cœur se serrer.

– Une Ridenow ? dit-elle, à peine capable d’articuler le nom.

– C’est possible, dit joyeusement Tani. L’homme qui l’a escortée jusqu’ici est en livrée vert et or, et elle a les cheveux roux.

Caitrin prit une profonde inspiration.

– Dis-lui que je descends tout de suite.

Elle entendit les pas de la jeune fille s’éloigner dans le couloir, et se dit que c’était aussi bien que Tani lui ait transmis le message. Caitrin n’aurait pas eu le courage d’affronter l’une de celles qui savaient ce que c’était que de perdre un enfant. Pas en ce moment, alors qu’elle allait se trouver face à face avec l’une des nobles parentes du garçon.

Elle se regarda dans le miroir terni et lissa ses boucles blondes. Elle avait une tache de graisse sur sa chemise, et son pantalon avachi était bon pour la poubelle ; ce n’était pas une tenue pour recevoir une dame Comyn. Mais quelle importance ?

Caitrin se redressa, renoua le lacet d’une de ses manches, et ouvrit la porte. L’important, c’est qu’elle avait été assez jolie pour attirer l’attention du Seigneur Edric Ridenow un soir de Fête, neuf ans plus tôt, et assez ivre de danse et de bière pour le laisser lui faire l’amour. Et c’est ainsi que Donal était né.

Et j’avais envie d’un enfant, se remémora-t-elle avec une amère lucidité. Une petite fille que Stelle et moi aurions élevée. Mais elle avait accouché d’un fils, avait renoncé à lui quatre ans plus tôt pour qu’il soit élevé dans la maison de son père, et maintenant, il était mort. Ce que sa visiteuse penserait d’elle n’avait donc pas grande importance.

Caitrin frissonna en descendant l’escalier, car l’été avait été frais, et elle faillit remonter dans sa chambre chercher un châle. Mais elle n’en eut pas le courage, et d’ailleurs, elle savait qu’il y aurait du feu dans le parloir des visiteurs.

A l’entrée de Caitrin, sa visiteuse, assise devant le feu, travaillait avec application à un ouvrage de broderie qu’elle avait tiré de son sac. Caitrin laissa la porte retomber derrière elle, intriguée, car dame Comyn ou non, ce n’était qu’une adolescente.

Le battant se referma dans un déclic, et la jeune fille se retourna en sursautant, rappelant désagréablement à Caitrin comme elle avait sursauté elle-même quand Tani avait frappé chez elle. Puis elle fronça les sourcils. A l’évidence, cette enfant était une Ridenow, mais pas de celles qu’elle connaissait.

– Domna ?

La jeune Comyn se leva en soupirant.

– Tu ne te souviens pas de moi ? Enfin, il y a quatre ans de cela et je suppose que j’ai beaucoup grandi.

Caitrin fit machinalement un pas en avant, repassant mentalement les impressions de son unique visite à la maison de ville des Ridenow à Thendara. Elle revit les murs lambrissés tendus de riches tapisseries, l’armée de nourrices et de servantes caquetant autour de Donal et jetant des regards dédaigneux sur la grande Amazone Libre qui l’avait amené. Et – oui, il y avait une fillette d’une dizaine d’années, qui observait la scène de ses grands yeux gris.

– Pardonne-moi…, dit doucement Caitrin. Oui, je me rappelle maintenant, mais je n’ai jamais su ton nom.

– Je suis Kiera, dit simplement la visiteuse. Fille aînée du Seigneur Edric. Quand Donal est venu vivre avec nous… Il faut que tu saches que tout le monde a été gentil avec lui, ajouta-t-elle précipitamment. Mais mon père est très souvent absent, et la santé de ma mère s’est détériorée après la mort de son dernier bébé. Il y avait beaucoup de gens pour s’occuper de lui, mais personne pour l’aimer vraiment, sauf moi…

Les yeux gris s’embuèrent soudain ; Kiera inspira vivement et refoula ses larmes.

– Et tu viens m’offrir tes condoléances ? dit Caitrin avec effort. Je te remercie, Dame Kiera. J’ai été… reconnaissante… qu’on prenne seulement la peine de me prévenir. Je ne m’attendais pas…

Caitrin déglutit avec effort et reprit :

– Comment est-ce arrivé, Dame Kiera ? On ne me l’a pas dit.

Kiera se détourna un peu pour cacher son visage à Caitrin, tendant vers le feu une main aux longs doigts fuselés.

– Il y a eu beaucoup d’accidents bizarres chez les Comyn, ces derniers temps… tu en as peut-être entendu parler, dit-elle, presque d’un ton d’excuse. Des accidents et des assassinats, précisa-t-elle rageusement.

« Père nous avait envoyés en lieu sûr, Donal et moi, pendant qu’il allait hors-planète, et pendant que nous étions là-bas, un hélicoptère est venu et a enlevé Donal… »

Elle avait parlé tout d’une traite, et elle s’arrêta pour respirer.

– Les Terriens ont repéré l’hélicoptère avec leurs capteurs, et ont envoyé des avions à sa poursuite. Alors les ravisseurs ont mis le cap sur les Heller. Ils ont été pris dans des courants contraires, croyons-nous, et ils se sont écrasés.

Caitrin frissonna, se demandant ce que Donal avait dû éprouver, d’abord d’être capturé par des étrangers brutaux, puis de tomber en flammes…

– Mon pauvre petit… murmura-t-elle. Quelle mort affreuse…

– Mais c’est pour ça que je suis venue… dit Kiera d’une voix tendue. Ce n’était que mon demi-frère, mais nous étions très proches, Mestra Caitrin. Quand quelque chose lui arrivait, je le savais toujours. Et depuis l’accident, j’ai plusieurs fois senti sa présence. Père est encore en voyage, et ma mère – tout le monde d’ailleurs – dit que c’est mon chagrin qui m’abuse. Mais pourquoi irais-je imaginer Donal dans une forêt, entouré de petits êtres fourrés ? Mestra, je crois que Donal est encore vivant !

 

– Et tu crois cette fille Comyn ?

Au ton de Stelle, ce n’était pas une question.

Caitrin soupira et déplaça sa tête pour la reposer plus confortablement sur l’épaule rebondie de son amie. La clarté bleue de Liriel entrait par la fenêtre, et elle vit que le visage rond de Stelle arborait un petit sourire sceptique.

– Pourquoi Dame Kiera me mentirait-elle ? Elevée comme elle l’a été, ça n’a pas dû être facile pour elle de venir à la Maison de la Guilde. Si elle a le laran, elle a pu sentir la présence de Donal – et elle est assez grande pour qu’il se soit développé en elle, non ?

Caitrin laissa la question en suspens. Après avoir reçu la formation de guérisseuse chez les Ténébrans, Stelle avait fait des études d’infirmière chez les Terriens. Elle devait savoir.

Après un long silence, Stelle lui caressa les cheveux.

– Oui… c’est possible. Mais il y a si peu de chances… Et je ne veux pas que tu souffres encore !

– Encore !

Caitrin se redressa sur les avant-bras et fixa la tache floue qu’était le visage de Stelle.

– Crois-tu que j’aie cessé de souffrir depuis que j’ai appris la nouvelle ? Mais comment pourrais-tu comprendre ? Ce n’est pas toi qui as porté Donal et souffert en le mettant au monde !

Les mains de Stelle se refermèrent sur ses bras, et elle étouffa un cri.

– Comment peux-tu me dire une chose pareille ?

Caitrin banda ses muscles pour se dégager, mais au bout d’un moment, Stelle la lâcha.

– Je m’excuse, breda, dit-elle doucement. Mais même si tu ne t’en souviens pas, toi, je sais, moi, que je t’ai assistée pendant l’accouchement, sentant tous les muscles de ton corps qui se tendaient, au point d’avoir l’impression que j’étais en travail moi aussi. Et je me rappelle la peur que j’éprouvais parce que les contractions s’éternisaient, et que je ne pouvais rien faire !

Ces derniers mots sortirent au prix d’un violent effort. Caitrin se pencha, chercha son visage à tâtons et l’embrassa pour la calmer.

– Et c’est juste après la naissance de Donal que tu t’es portée volontaire pour étudier chez les Terriens, murmura-t-elle. Je croyais que tu étais fâchée parce que je m’occupais trop du bébé et que tu ne voulais plus nous voir !

– J’ai détesté toutes les heures que j’ai passées loin de toi, dit Stelle avec véhémence, et regretté tous les sourires de Donal que je n’ai pas vus. Mais les Terriens avaient des connaissances qui pouvaient me servir pour épargner à d’autres tant de souffrances inutiles. Je me disais que si tu voulais un autre enfant, je pourrais faire quelque chose pour toi !

– Alors, tu me comprends ! s’écria Caitrin. C’est exactement pareil pour moi en ce moment ! Quand je le croyais mort, je me sentais impuissante, mais maintenant, s’il y a une chance qu’il soit vivant, il faut absolument que je le retrouve !

– Et si tu ne le retrouves pas ? Ou si tu ne retrouves que ses ossements ?

Caitrin secoua violemment la tête.

– Au moins, j’aurai fait quelque chose, au moins, j’aurai essayé !

– Bon, alors, peux-tu essayer de ne pas me pleuvoir dessus et de t’allonger pour réfléchir à ce que nous allons faire ?

La voix de Stelle tremblait, mais d’excitation, et Caitrin se retrouva en train de rire et pleurer en même temps. Elle tenta de s’arrêter, hoqueta, et se blottit dans les bras de Stelle.

– Je vais engager un guide à Carthon…

– Pas si vite, dit Stelle. Tu as dit je. Aurais-tu l’intention, par hasard, de partir toute seule pour cette chasse au banshee ?

– Breda, Donal est sans doute chez les Hommes des Routes et des Arbres…

– Oui…, dit lentement Stelle, amusée.

– Et pour aller chez eux, il faut traverser les Heller.

Caitrin boxa son oreiller, exaspérée.

– Je suis née dans les Kilghard, j’ai conduit des caravanes dans des régions escarpées, mais ce voyage ne sera pas facile, même pour moi.

– Je suis contente que tu le reconnaisses, dit Stelle d’un ton égal. D’après ce que m’en a dit Kyla n’ha Raineach, tu serais stupide de penser autrement.

– Kyla !

Caitrin avait rencontré une fois la célèbre guide Amazone. Elle se rappelait une jeune femme filiforme aux yeux têtus et aux cheveux noirs comme une nuit sans lune, mais Kyla était légendaire à la Maison de la Guilde. Traversant les Heller, elle avait emmené chez les Hommes des Arbres et ramené à bon port une expédition qui comprenait non seulement un docteur terrien mais Régis Hastur en personne.

Elle siffla, admirative.

– Quand as-tu eu l’occasion de lui parler ?

– Elle a vécu en union libre avec le Dr Allison pendant trois ans. Elle vivait avec lui quand je travaillais à l’hôpital des Terriens. J’étais la seule autre Amazone, alors, naturellement, elle parlait avec moi.

Stelle fit une pause, prit la main de Caitrin, et quand elle reprit la parole, elle ne plaisantait pas.

– Elle m’a appris beaucoup de choses, Caitrin – sur les Hommes des Arbres et sur l’itinéraire. Je ne suis peut-être pas aussi aguerrie que toi, mais je suis solide, et je te jure sur la robe de minuit d’Avarra que je supporterai n’importe quoi pour t’aider à retrouver ton enfant. D’ailleurs, je ne te donnerai aucune information à moins que tu ne m’emmènes !

Stelle lui passa le bras autour de la taille, et Caitrin la serra contre elle, sentant battre le cœur de son amie sous le sien – et elle eut l’impression fugitive qu’ils battaient au même rythme. D’accord, pensa-t-elle alors, nous ferons cela ensemble, comme nous avons toujours fait ensemble ce qui est important

– Bon et maintenant que c’est décidé, quand partons-nous et qu’est-ce que je dois préparer ? dit Stelle, comme si Caitrin avait parlé tout haut.

Caitrin éclata de rire.

– Kiera a l’argent qu’il faut pour nous équiper. Nous irons rapidement jusqu’à Carthon sans beaucoup de bagages, et nous y achèterons le matériel de montagne…

– Kiera… dit Stelle d’un ton pensif. Je regrette de ne pas l’avoir vue. Tu lui fais confiance, Caitrin ? Ira-t-elle jusqu’au bout, ou sa visite n’était-elle qu’une fantaisie de Comyn ?

– J’ai confiance en elle – je l’aime mieux que son père…

Caitrin se tut quand Stelle se mit à rire.

– Elle est comme un jeune arbre dont les bourgeons n’ont pas encore éclos… mince, mais déjà forte.

– Devrais-je être jalouse ? murmura Stelle dans ses cheveux.

– Ce n’est pas du tout ça.

Caitrin fronça les sourcils, essayant de se comprendre elle-même, de formuler ce qu’elle ressentait.

– Elle est… si j’avais donne une fille à Edric, Kiera est exactement telle que je l’avais toujours imaginée.

Caitrin soupira. Elle avait tant désiré une fille, mais elle ne voulait pas prendre le risque de mettre au monde un autre mâle, que les règles des Renonçantes la forceraient d’abandonner de nouveau.

– Et de plus, ajouta-t-elle, tu sais que je n’ai jamais vraiment aimé que toi.

Stelle l’embrassa, et Caitrin se mit à la caresser, car elles n’auraient plus le temps à ça quand le voyage aurait commencé. Elles s’aimèrent avec la sérénité de celles qui sont unies depuis longtemps, et après, elles s’endormirent, comme elles le faisaient depuis onze ans, sein contre sein, jambes enlacées.

 

– Difficile de croire qu’on est arrivées là sans ailes ! Stelle haletait un peu.

Caitrin jeta un rapide coup d’œil sur la pente, et vit que Kiera et le guide continuaient à descendre le versant, choisissant soigneusement les endroits où poser les pieds. Puis elle se retourna pour sourire à Stelle. Sa compagne contemplait les montagnes qui se dressaient derrière elles, et Caitrin laissa son regard s’élever toujours plus haut, vers la grande chaîne des Heller, dont l’arête – à cette altitude du violet foncé de la fleur de morada tranchait le ciel comme la lame dentelée d’un couteau de Séchéen. Mais c’était une lame de glace scintillante, s’incurvant vers son dernier cran appelé Col de Dammerung.

En cet instant, Caitrin trouvait pourtant ces montagnes moins impressionnantes que la femme qui les admirait. Ces exercices terriens que Stelle faisait religieusement devaient avoir du bon, après tout, car si sa compagne, par ailleurs plus âgée qu’elle, avait perdu en partie ses rondeurs confortables, elle ne les avait pas ralenties.

Et Kiera était tout aussi étonnante – Caitrin passa un doigt sous la bretelle de son sac pour soulager son épaule, et reprit la descente. Ici, l’air était plus chaud et Kiera ôta son bonnet tricoté. Ses cheveux roux flamboyaient au soleil. Caitrin observa ses mouvements, qui avaient la précision et la grâce de ceux d’un jeune chervine, et elle se demanda si elle avait eu autant d’énergie à quatorze ans. En tout cas, elle n’en attendait pas tant d’une fille Comyn élevée dans le luxe. Mais il faut dire que Kiera avait passé son temps à courir dans les montagnes autour de Serrais jusqu’à l’année précédente.

Et cela ne laisse que moi, se dit-elle sombrement, repensant à ses rhumatismes qui s’étaient réveillés dans le froid. Mais ce n’était pas les difficultés du terrain qui l’accablaient, elle le savait. Le pire de l’escalade était derrière elles, et elle aurait dû avancer avec autant d’aisance que les autres maintenant. Mais, contemplant la mer ondulante des feuillages, s’étendant du pied des Heller au lointain scintillement qui était le Mur-Autour-du-Monde, elle frissonna.

S’il est encore vivant, mon fils est là, quelque part… Il lui sembla que retrouver un garçonnet dans cette immensité était aussi impossible que de retrouver un bijou perdu dans les sables de Shainsa. Elle reporta son regard sur Kiera. Elle dit qu’elle partage toujours des rêves avec Donal se dit Caitrin. Je dois la croire, sinon j’aurais dû laisser le vent me précipiter au bas de cette corniche juste après le col. Devant elles, un arbre tombé barrait partiellement le sentier, et des pierres s’étaient accumulées derrière presque jusqu’au niveau du tronc. Le marchand, qu’elle avait engagé a Carthon comme guide, s’arrêta et attendit qu’elle le rejoigne.

– Voici ton chemin, Mestra Caitrin… dit-il, montrant le nord. Le traité que j’ai conclu avec les Hommes des Arbres nous a protégés jusque-là. Mais quand nous lèverons le camp demain matin, je partirai vers l’ouest pour rejoindre leur Nid des Chutes de la Rivière de Glace.

Il fit une pause, et les rides de son visage, buriné par toute une vie d’intempéries, s’accusèrent.

– Tu es sûre que ton petit n’est pas à l’ouest ? dit-il, se tournant dans cette direction. Ce sont de braves gens, et vous seriez bien reçues si vous arriviez avec moi.

Kiera secoua la tête.

– C’est au nord que je le sens, Maître Coram, et c’est là que nous devons aller.

– Alors je vous plains, car ils n’aiment pas les étrangers là-bas. Et il y a autre chose, ajouta-t-il, se retournant vers Caitrin, et tu dois me pardonner de t’en parler, Mestra…

Caitrin l’interrompit de la main, voulant lui épargner l’embarras de le dire, car elle avait appris à le respecter pour son endurance stoïque, et sa courtoisie de solitaire.

– Tu penses qu’ils nous interdiront leurs « cités » parce que nous sommes des femmes, et que nous n’avons pas d’escorte ? dit-elle.

Même Kyra n’ha Raineach avait prétendu être sous la protection du Dr Allison à la Cité des Cent Arbres, et elle devait déjà être à moitié amoureuse de lui pour faire cette entorse à son serment de Renonçante.

Coram branla du chef pour toute réponse. Caitrin soupira, se demandant si elle avait sous-estimé cette difficulté. Avec les Heller et la Forêt à traverser, les Hommes des Arbres lui avaient paru le moindre de leurs problèmes.

– Les femmes de la Forêt n’ont rien à craindre de nous, dit Stelle avec conviction. Elles comprendront sûrement que nous ne voulons que notre enfant !

Maître Coram n’avait pas de réponse à cela – pas plus qu’elles – mais, quand ils repartirent sur le sentier, l’anxiété continua à tourmenter Caitrin comme l’ampoule que lui avaient faite ses grosses bottes de montagne.

– Caitrin, tu ferais bien de me laisser jeter un coup d’œil sur ton pied…, dit Stelle, avec une douceur trompeuse.

Caitrin soupira.

– Ce n’est rien, je t’assure. Tu ne devrais pas t’inquiéter comme ça.

Mais elle tendit docilement son pied à Stelle qui s’accroupit devant elle.

– Alors, tu n’aurais pas dû emmener une infirmière ! rétorqua Stelle, délaçant la botte.

Caitrin se renversa en arrière, s’efforçant de voir le ciel à travers l’épaisse canopée. Les lueurs de leur feu mettaient des reflets rougeâtres sur les troncs et les arbres. C’était un très petit foyer, car, même si les Hommes des Arbres avaient appris à se servir du feu depuis une génération, ils craignaient toujours les flammes vives. Mais au moins, l’air était plus chaud ici. Les vents humides venus de la mer lointaine adoucissaient le climat de la forêt avant de se déchaîner sur les Heller et de s’y refroidir en altitude, pour hurler ensuite sur le haut plateau désertique des Villes Sèches.

– Aïe ! fit Caitrin, se redressant brusquement quand Stelle tamponna d’antiseptique son talon à vif.

– Ça va te piquer un peu mais pas longtemps, dit Stelle avec calme, déchirant une bande de gaze.

– C’est à cause de ces bottes de Carthon – des bottes d’homme. J’aurais dû m’en douter…, dit Caitrin avec amertume.

Elle était sur le point de remplacer ses vieilles bottes quand elle avait appris la mort de Donal. Elles avaient quitté Thendara trop précipitamment pour avoir le temps d’en faire faire d’autres, alors elle avait acheté des bottes d’homme à Carthon, pensant qu’elles ne choqueraient personne dans la montagne. Caitrin avait oublié que les pieds d’homme n’ont pas la même forme. Mais ça n’aurait peut-être fait aucune différence ; elle avait toujours porté des bottes faites sur mesure.

– Il vaudrait mieux que tu prennes un bain de pied chaud, mais il faudra se contenter de ça, dit Stelle. En tout cas, il faut que la plaie reste propre et sèche.

– C’est merveilleux tout ce que tu sais – de chez nous et de chez les Terriens, dit Kiera, assise de l’autre côté du feu. Mon père a beaucoup voyagé, et il comprend qu’il y a du bon dans les deux méthodes, mais ma mère…

Elle s’interrompit puis ajouta :

– Il y a tellement de gens pensant que tous les gens de hors-planète sont des sortes de monstres…

Stelle eut un grand sourire.

C’est sans doute comme ça que nous voient les Hommes des Arbres.

– C’est ce que dit mon Oncle Lerrys, dit Kiera.

Caitrin l’observait. Les reflets mouvants du feu faisaient passer son visage de l’enfance à la maturité puis de nouveau à l’enfance, le n’aurais jamais dû la laisser venir, pensa Caitrin. Mais Kiera s’était montrée aussi têtue que Stelle. Elle frissonnait à la pensée de ce que ferait Edric si elle perdait l’un de ses enfants légitimes pour sauver son enfant nedesto, bien que ce fut un fils. Le sang Comyn était trop précieux pour le risquer.

Mais c’était justement pour ça qu’elle avait dû accepter la présence de Kiera. Non seulement elle savait ce que Lerrys Ridenow lui avait raconté de ses propres aventures dans cette contrée, y compris quelques mots de la langue des Hommes des Arbres, mais c’était son rapport télépathique avec Donal qui les conduirait jusqu’à lui.

– Et c’est aussi ce qu’on pense de vous – les Renonçantes, dit Kiera, utilisant le terme juste pour montrer qu’elle les respectait. Ma nourrice disait des choses terribles sur vous toutes, mais quand tu as amené Donal à la maison, tu ne m’as pas parue étrange. Pourtant, je n’ai pas compris, à l’époque, comment tu pouvais supporter d’abandonner ton enfant. Pourquoi as-tu décidé de devenir Amazone Libre ? ajouta-t-elle. Parce que c’est seulement ainsi que vous pouvez vivre ensemble ?

Caitrin détourna la tête pour cacher les larmes qui lui montaient aux yeux. Comprends-tu, mon enfant ? demanda-t-elle mentalement. Moi, je ne comprends plus. Stelle lui serra le bras en signe de réconfort, puis se mit à raconter à Kiera qu’elle voulait être infirmière, et Caitrin guide, pour être libérées de la responsabilité d’un mari et d’une famille. Elles s’étaient connues à la Maison de la Guilde, puis leur affection avait été une raison de plus d’y rester.

Kiera est presque en âge de prononcer le serment de Renonçante ou de se marier, pensa Caitrin. Aurais-je choisi ce chemin si j’avais su le prix que j’aurais à payer ? se demanda-t-elle. Même pour avoir ma liberté, même pour Stelle ?

Caitrin leva la tête vers la plate-forme de bois tressé, à peine visible à travers les épaisses frondaisons. Elle rouait et tanguait comme si quelqu’un marchait là haut. Elle perçut des voix, semblables à des pépiements d’oiseaux. Elle s’approcha un peu plus d’un des énormes troncs qui la soutenaient, grimaçant quand elle posa le pied gauche par terre. Elle savait que Stelle devait refaire le pansement. Mais plus tard. Quand elle aurait retrouvé Donal.

Elles avaient mis une semaine à trouver cet endroit, en suivant l’instinct de Kiera et une carte grossière que Stelle avait copiée dans les archives terriennes.

Elle expulsa l’air de ses poumons en un long soupir.

– Kiera, dit-elle à voix basse, tu es sûre que Donal est ici ?

La jeune Comyn fouilla dans son corsage et en tira la pierre bleue dans son sachet de soie. Elle fixa la pierre-étoile, secoua la tête comme pour s’éclaircir les idées, puis ramena son regard sur le cristal.

– Oui, dit-elle. Je le sens très fort. Il est bouleversé – ils veulent lui faire manger quelque chose qu’il trouve dégoûtant. Il pleure – maintenant, ils lui ont étalé l’aliment sur les lèvres et il les lèche… Ah, mais c’est bon !

Elle éclata de rire, et Caitrin aussi.

Comme surprise par ce bruit, Kiera ravala son air, cligna des yeux, puis remit la pierre-étoile dans son sachet.

– Alors, dit Stelle, pratique, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Les branches frémirent au-dessus d’elles, et Caitrin vit deux yeux rouges et lumineux à travers les feuilles.

– Kiera, j’en vois un là-haut… Tu peux le saluer ? Dis lui que nous sommes des amies. Et il y a peut-être quelqu’un qui parle le casta.

Kiera hocha la tête, s’éclaircit la gorge, et émit une suite de trilles. Le son était joli, et avait apparemment un sens, car les yeux disparurent, et quelques instants plus tard, un Homme des Arbres, se balançant de branche en branche, descendit et s’arrêta à quelques pieds de leurs têtes.

Caitrin le fixa, médusée, se rappelant que ce corps d’enfant fourré de poils comme celui d’une bête recelait une intelligence qui, pour être différente de la sienne, n’en était pas moins respectable. Elle devait s’en persuader si elle voulait conserver une chance de revoir son fils.

– Visiteurs du Pays-Au-Delà-des-Montagnes, nous ne vous voyons pas souvent par ici…

Il parlait très bas, et Caitrin dut prêter l’oreille pour l’entendre.

Elle s’approcha un peu, et, sans effort apparent, il se hissa plus haut dans l’arbre.

– Vous êtes des femelles, je crois ? Nous avons assez de femelles ici…

Il parlait le casta avec lenteur, mais aussi avec clarté.

– Hôte honoré, nous ne venons pas pour ajouter au nombre de ton peuple, mais pour le diminuer, dit Caitrin avec prudence. Il y a parmi vous un enfant des Hommes Grands – mon fils. Je suis venue le chercher.

L’homme des Arbres émit un trille aigu, auquel plusieurs répondirent d’en haut.

– La femelle de l’Ancien a perdu un bébé, et elle a adopté l’Enfant Grand à la place. Il appartient aux femmes jusqu’à sa majorité.

– Alors, laisse-moi parler aux femmes ! s’écria Caitrin.

Elle s’élança vers l’arbre, mais une violente douleur lui traversa le pied, comme si quelque chose s’y cassait, pourtant, elle s’en aperçut à peine. Une liane à nœuds pendait le long du tronc. Elle sauta pour l’attraper et se mit à monter à la suite de l’Homme des Arbres qui s’élevait rapidement vers les feuillages.

Elle n’avait monté que six pieds quand elle vit des visages fourrés s’aligner au bord de la plate-forme. Elle s’arrêta pour les regarder, et on lui lança quelque chose à travers les branches.

– Mes sœurs ! s’écria-t-elle en leur tendant la main.

Puis son bras s’engourdit sous l’impact de la première pierre.

 

A chaque pas, des élancements dans sa jambe rythmaient son agonie intérieure. Donal ! Donal ! Mais chaque enjambée qu’elle mettait entre elle et les Femmes des Arbres l’éloignait de lui.

Stelle, qui peinait dans le sous-bois devant elle, trébucha sur une liane et tomba. Caitrin pressa le pas et l’aida à se relever. Un instant, elles s’immobilisèrent, haletantes, mais elles n’entendirent ni pas étouffés, ni craquements de branches, ni bruissements de feuilles. Kiera s’arrêta, revint sur ses pas pour les rejoindre, reniflant l’air comme un lapin cornu.

– Il n’y a personne dans les parages, dit-elle au bout d’un moment.

Caitrin hocha la tête, fit étourdiment un pas sans y penser, et trébucha tant la douleur lui brûlait les nerfs ; elle proféra un juron en se rattrapant à la branche la plus proche.

– Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-elle. Tu t’es foulé la cheville ?

Caitrin secoua la tête sans répondre, se remit à marcher et se mordit les lèvres quand son poids porta de nouveau sur son pied gauche.

– C’est encore cette ampoule, non ? Assieds-toi, dit Stelle, montrant un tronc abattu. Kiera nous dira s’il y a du danger.

Les nerfs de Caitrin frémissaient du désir de courir – soit pour sortir de la Forêt, soit pour retourner vers la Cité des Arbres et son enfant. Mais ses muscles refusèrent de lui obéir, à moins qu’elle ne fût subjuguée par l’air d’autorité que Stelle avait revêtu, comme une prêtresse revêt son voile. Kiera s’approcha parmi les feuilles mortes et les observa de ses grands yeux effrayés.

Ce fut ce regard qui vainquit les réticences de Caitrin. Soudain prise de vertige, elle laissa Stelle lui prendre le bras et la forcer à s’asseoir.

– Est-ce qu’elle pourra marcher ? demanda Kiera tandis que Stelle lui ôtait sa grosse chaussette.

– La plaie est sale – et elle s’est de nouveau infectée, je suppose, mais il faudra la nettoyer pour en être sûre. J’ai besoin de beaucoup d’eau et d’un feu.

– Tu ne peux pas faire du feu ici ! s’écria Kiera.

Autour d’elles, les troncs étaient tapissés de mousses sèches, et le sol couvert de feuilles mortes.

– Il faut trouver un lac ou un cours d’eau. Nous avons passé un ruisseau tout à l’heure ; en le suivant, nous trouverons peut-être une source.

Moitié soutenant, moitié portant Caitrin, malade de souffrance et de désespoir, Stelle l’aida à atteindre le cours d’eau, puis à en remonter le courant dans le crépuscule grandissant. Il faisait presque nuit quand la canopée s’éclaircit brusquement au-dessus de leurs têtes. Pour la première fois depuis une semaine, elles virent Liriel et Kyrrdis dériver dans le ciel. Plus tard dans la nuit, Mormallor paraîtrait aussi, mais d’ici là, les deux premières lunes seraient couchées. A cette époque de l’année, Idriel ne se levait pas avant l’aube.

Caitrin regarda leur douce lumière avec nostalgie, regrettant de ne pas être à Thendara, en train de les contempler par une fenêtre de la Maison de la Guilde. Près d’elle, elle entendit un profond soupir.

– Regarde… dit doucement Kiera. Comme c’est beau, Caitrin !

Caitrin battit des paupières, car elle avait l’impression soudaine et confuse que les étoiles étaient tombées sur le sol. Puis elle réalisa qu’elle voyait les reflets des deux lunes dans le bassin, fragmentés par les ondulations d’une petite cascade tombant des rochers en une averse de gouttes de cristal, semblables aux perles du collier d’Avarra. Et ce n’était que la lumière des deux lunes – l’air était également plein de lucioles, ambre, améthyste et roses, dont la vie s’allumait et s’éteignait pendant qu’elles planaient au-dessus de l’eau ou volaient parmi les arbres.

Elle respira à pleins poumons l’air frais et humide qui lui calma l’esprit comme il rafraîchissait sa peau fiévreuse. En soupirant, elle se laissa tomber sur la rive moussue, admirant l’efficacité de Stelle qui faisait un feu. Kiera fouilla dans leur paquetage et en sortit leur marmite. Elle se redressa, fit un pas vers l’eau, puis s’immobilisa.

– Il y a quelque chose ici – quelque chose qui nous regarde…

Elle scruta les ombres. Caitrin se redressa brusquement et regarda autour d’elle. Mais rien ne bougeait, à part les lucioles. La Forêt était noire, impénétrable, même l’air était immobile.

– Dépêche-toi, mon petit, dit Stelle. Le feu sera prêt dans un instant.

– Oui.

Après un moment d’hésitation, Kiera se pencha vers la surface et remplit la marmite. Quelque chose tremblota à la limite du champ visuel de Caitrin, et son pied l’élança quand elle se retourna pour regarder entre les arbres. Soudain, la beauté de la nuit l’effrayait.

Elle frissonna. Je n’aurais jamais dû laisser Stelle et Kiera m’accompagner jusqu’ici… Puis Kiera rapporta la marmite pleine que Stelle suspendit au-dessus au feu à un trépied improvisé.

– Parfait, dit Stelle. Maintenant, voyons voir.

Elle leva doucement le pied de Caitrin dans la clarté du feu, trempa un linge dans l’eau qui chauffait et se mit à nettoyer la plaie.

Et un trille résonna tout près d’elles. Les ombres s’estompaient… elles bougeaient, elles étaient des corps fourrés, pâles dans la nuit, qui couraient pour les encercler, leurs yeux brillant comme des rubis à la lueur du feu.

Les Hommes des Arbres ! Non – les Femmes des Arbres, et maintenant, elles ne pouvaient plus fuir. Caitrin se força à se lever et dégaina son couteau.

– Feo !

Feu… Caitrin saisit le mot, même déformé par le trille.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda Stelle avec colère. Elles sont furieuses parce qu’on a fait du feu ? Je croyais qu’elles s’en servaient aussi…

– Non, murmura Kiera, debout, les yeux fermés et les mains sur les oreilles. Pas furieuses… impressionnées…

Caitrin lui saisit le bras.

– Le Don des Ridenow – c’est le moment ou jamais de t’en servir, ma fille ! Est-ce qu’elles ont peur ? Est-ce qu’elles vont nous attaquer ?

Kiera tremblait. On disait que les Ridenow avait le Don d’empathie avec les non-humains, mais Kiera n’avait jamais eu à l’utiliser, sans doute.

– Je reçois des images…, murmura-t-elle. Je vois des processions qui approchent, apportant des offrandes de fleurs au bassin. C’est un lieu sacré, où seules viennent les femmes… Elles sont troublées. Elles tueraient un mâle qui viendrait ici, mais nous sommes des femelles, nous avons trouvé l’endroit toutes seules, et Stelle… s’est livrée au rituel de guérison, avec l’eau et le feu…

Caitrin se retourna pour regarder les Femmes des Arbres, sans lâcher le bras de Kiera. Des élancements fulguraient dans son pied, mais elle ne pouvait pas céder à la souffrance, pas maintenant. Elle lâcha Kiera et se tint en équilibre précaire.

– Montre-leur ta pierre-étoile !

Kiera obéit en tremblant. Découverte, la matrice capta la lumière bleue de la lune comme si elle en était un éclat. Puis Kiera la prit dans sa paume, et elle brilla de ses propres feux tournoyants.

Les Femmes des Arbres pépièrent et reculèrent. La main de Kiera se referma sur la pierre, et elle prit une courte inspiration.

– L’impression est plus forte maintenant… dit-elle. Elles ont entendu parler des pierres-étoiles. Elles croient que je suis un chieri

Et elles ne se trompaient guère, se dit Caitrin, repensant aux légendes des Comyn.

– Peux-tu leur transmettre ta pensée ? murmura-t-elle. Essaie ! Dis-leur que nous pouvons nous défendre, mais que nous préférons ne pas leur faire du mal.

Kiera se concentra, fronçant les sourcils.

– Elles veulent savoir pourquoi nous sommes venues.

– Nous sommes venues pour soigner le…, dit Stelle, qui les avait rejointes.

Caitrin boitilla de l’avant, et mima le geste de bercer un bébé dans ses bras.

– Nous sommes venues pour mon enfant !

Comme en réponse, le cercle s’écarta devant elle. Les Femmes des Arbres regardaient la cascade. Caitrin suivit leurs regards et réalisa qu’il y avait une caverne derrière, et que quelque chose bougeait dans son obscurité.

Les Femmes des Arbres se mirent à chanter une lente mélopée. Quelque chose descendit le sentier venant de la chute d’eau, quelque chose qui luisait.

Caitrin en eut la chair de poule. Et peu à peu, elle distingua une Femme des Arbres qui avançait avec la dignité du grand âge, resplendissante dans une cape tissée de plumes d’oiseaux. La lueur venait d’un pot qu’elle portait dans ses bras.

– Feu… murmura Kiera. C’est la Gardienne du Feu Sacré. Elles s’en servent, mais elles le craignent encore et elles le conservent ici, près de l’eau, gardé par la doyenne de la tribu.

La prêtresse avançait lentement sur le sentier, et s’arrêta à la limite du cercle de lumière projeté par leur propre feu. Elle leva une main, et le chant cessa aussitôt. Une tirade saccadée et interrogatrice rompit le silence qui suivit.

– Dis-lui que nous sommes aussi des prêtresses du feu, et que nous voulons notre enfant, dit Caitrin.

Kiera hocha la tête et se concentra sur sa pierre-étoile. Un instant, le regard de Caitrin se perdit dans ses feux mouvants, et, prise de vertige, elle détourna les yeux. Elle aurait voulu hurler, menacer de mettre le feu à la Forêt si elles ne lui rendaient pas son fils – mais l’endroit proscrivait un tel sacrilège. Elle s’avança vers la vieille prêtresse et lui tendit les bras.

– Grande Mère, laquelle d’entre vous ne pleurerait pas si son enfant était captif en un pays lointain ? Rends-moi mon fils, je t’en supplie – rends-moi mon fils !

Nouveaux pépiements, puis le silence revint. Au bout d’un moment, Kiera lui toucha le bras.

– Elles disent que l’enfant doit choisir…

 

Caitrin roula sur le flanc et ouvrit les yeux. La dernière fois qu’elle les avait ouverts, elle n’avait vu que la grisaille informe précédant l’aube, mais maintenant le rose de l’aurore l’avait remplacée. Au nord, les premiers rayons du soleil rouge enflammaient les neiges du Mur-Autour-du-Monde. La mauve Idriel brillait juste au-dessus de l’horizon, et dans la Forêt, les oiseaux lançaient leurs premiers trilles.

L’aube, se dit-elle tandis que le ciel s’éclaircissait. Elles vont bientôt ramener Donal. Elle s’assit, sans bouger son pied blessé, quoique les soins de Stelle l’aient déjà soulagée. Stelle et Kiera dormaient encore profondément, épuisées par leurs épreuves. Mais Caitrin, malgré sa fatigue, n’avait pu que sommeiller. Et ce n’est pas maintenant qu’elle allait s’endormir.

Les eaux noires du bassin se cachaient sous un miroitement rose. Le soleil levant mettait des reflets cuivrés au faîte des arbres, et ses premiers rayons rasaient les fougères et les lianes aux petite fleurs blanches.

Elle voyait maintenant qu’il y avait un sentier entre les fougères, avec deux formes indistinctes assises de part et d’autre – leurs gardes. Caitrin se demanda si c’étaient ses mouvements qui les avaient réveillées, mais quand elles se levèrent, elles se tournèrent vers la Forêt, puis s’immobilisèrent, prêtant l’oreille. Caitrin retint son souffle, au point qu’elle entendait son sang battre à ses oreilles, mais elle n’entendit rien, que le doux clapotis de la cascade.

Un instant, Caitrin eut envie de les rejoindre, laissant ses compagnes endormies près du bassin, mais elles avaient affronté ensemble toutes les épreuves de cette quête – Stelle et Kiera avaient le droit d’en vivre le dénouement.

Elle tendit la main et secoua Stelle par l’épaule. Stelle émit des marmonnements endormis, alors elle la secoua un peu plus fort.

– Réveille-toi, mais tais-toi, Stelle – je crois qu’elles arrivent.

Elle se pencha vers Kiera, mais la jeune fille avait déjà les yeux ouverts. En silence, les trois femmes se levèrent et attendirent, surveillant la sombre porte de la Forêt et les rayons du soleil, maintenant plus haut dans le ciel. Puis elles virent des mouvements, d’autres formes claires qui se formaient dans le noir – des Femmes des Arbres aux colliers de plumes et baies séchées, et les silhouettes plus petites de leurs enfants.

Enfin, Caitrin vit une autre forme, aussi claire que les autres, mais lisse, et elle entendit les légers craquements produits par quelqu’un s’efforçant de marcher sans bruit sur les feuilles mortes. Quand le groupe émergea de la Forêt, le reflet mit des reflets cuivrés dans les cheveux blonds de Donal.

Les Femmes des Arbres s’immobilisèrent, le laissant continuer seul. L’une d’elles se tordait les mains, que les autres tapotaient doucement. Ce doit être la femelle qui a adopté Donal, pensa Caitrin. Elle l’aime aussi, sans doute

D’abord, l’enfant ne remarqua pas qu’il avait laissé ses compagnes derrière lui. Puis il réalisa brusquement qu’il était seul, et fixa son regard sur les trois humaines debout au bord de l’eau. Caitrin prit une profonde inspiration et serra les poings. Elle avait mal aux bras à force de se retenir de les lui tendre, mal aux jambes à force de se retenir de courir vers lui. Mais la Vieille Prêtresse avait été claire – Donal devait choisir lui-même.

Alors elle ne bougea pas. Bientôt – pensa-t-elle, je n’ai qu’à attendre quelques instants de plus.

Puis le rire léger de Donal rompit le silence.

– Kiera ! s’écria-t-il. Kiera, tu es venue me chercher !

Et il courut se jeter dans les bras de sa sœur.

Caitrin resserra la courroie de son sac et ferma la boucle. Une courroie de plus à fermer, et son sac serait prêt – tous leurs bagages seraient prêts, louée soit Avarra, car il était grand temps qu’elles se remettent en route. Elles avaient déjà marché trois jours sur le chemin du retour, et il y avait encore les Heller à traverser. Le temps restait au beau, mais qui savait jusqu’à quand ça durerait, et le trajet serait plus difficile avec l’enfant.

Elle entendit la voix claire de Donal, et la réponse posée de Stelle. Il lui parlait du garçon qui avait été son ami dans le Nid. Caitrin sentit ses yeux picoter, et elle refoula vivement ses larmes.

Ce n’était pas la faute de Donal. Dès qu’elle avait pu le détacher d’elle, Kiera lui avait expliqué que c’était Caitrin qui était venue le chercher, et elle le lui avait jeté dans les bras. Donal s’était laissé embrasser, mais passivement. Il semblait avoir effacé tous les souvenirs de sa mère quand elle l’avait confié à son père.

Et quelle différence cela ferait-il au bout du compte ? se demanda Caitrin avec amertume. Elle serait obligée de se séparer de lui une fois de plus, et il valait mieux pour lui ne pas renouveler la souffrance de la première fois. Il devrait me suffire de l’avoir sauvé, se dit-elle avec fermeté. Peut-être pourra-t-il me pardonner quand il sera grand.

C’était raisonnable mais d’un piètre réconfort alors que les sanglots lui serraient la gorge et que les larmes lui brûlaient les yeux.

Elle prit la seconde courroie et tira dessus.

– Je peux t’aider ?

Caitrin leva les yeux. Kiera était à quelques pas, comme effrayée de s’approcher sans en être priée. J’ai donc tellement montré ma peine ? se demanda Caitrin. Elle se força à sourire.

– Pose le pied sur la courroie pendant que je la passerai dans la boucle.

Elles finirent de boucler le sac et Kiera le posa contre un arbre. Caitrin se redressa, se frictionnant la jambe. Son pied guérissait rapidement, mais elle tendait à le ménager, ce qui fatiguait sa jambe droite. Donal avait ramassé une branche qu’il dépouillait soigneusement de son écorce pour en faire un bâton de marche.

– Dans quatre ou cinq ans, il pourra faire de l’alpinisme sans canne, mais Père l’enverra sans doute dans la Garde. Et alors, les hommes seront seuls à faire son éducation.

Caitrin lui jeta un regard morne, se demandant comment cette idée pouvait la réconforter.

– Je comprends, dit-elle. Jusque-là, tu continueras à veiller sur lui ?

– Oh… bien sûr, dit Kiera en rougissant. Mais tu ne comprends pas. Ce que je veux dire, c’est qu’alors il n’aura plus besoin de moi non plus.

Exactement comme il n’a pas besoin de moi..., pensa Caitrin, les yeux braqués sur le sol.

– Et alors, je reviendrai parmi vous.

Caitrin releva la tête et fixa Kiera, s’efforçant de déchiffrer sa pensée dans ses grands yeux gris. Sale et dépenaillée après un mois sur la route, elle semblait beaucoup plus mûre que la frêle adolescente venue la voir à la Maison de la Guilde, et d’une certaine façon, beaucoup plus belle.

Caitrin la regarda en pensant : Tu as conquis l’amour de Donal, et aussi le mien.

– Je veux venir à la Maison de la Guilde. D’ici là, je serai en âge…, dit-elle, se remettant à rougir. Accepteras-tu d’être ma mère de serment, Caitrin ? Ou, si c’est permis, toi et Stelle ensemble ?

Caitrin sentit des larmes couler sur ses joues et ne fit rien pour les retenir. Incapable de parler, elle tendit les bras à Kiera qui se blottit contre elle, et, pendant un moment, elles s’étreignirent sans parler. Puis elle releva la tête, et, de l’autre côté de la clairière, elle rencontra le sourire entendu de Stelle.

L'empire débarque
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